1.2. Les enjeux
Internet et l’intelligence artificielle redéfinissent la structure du pouvoir et de la société, un bouleversement comparable à celui de l’imprimerie sur l’Église et les monarchies.
Internet : l’architecture de la liberté
Section intitulée « Internet : l’architecture de la liberté »Les principes fondateurs d’Internet contrastent avec ceux du pouvoir centralisé. La décentralisation : aucun nœud du réseau ne domine les autres, chacun participe à la cohésion globale tout en conservant son autonomie. La neutralité : le réseau est indifférent au contenu qu’il transporte et garantit une égalité de traitement pour tous les messages. La liberté d’expression : tout participant peut partager librement son contenu avec l’ensemble du réseau.
Par essence, Internet est l’antithèse du contrôle centralisé. C’est pourquoi la censure d’Internet, pratiquée sous des formes variées partout dans le monde, est le symptôme d’une lutte fondamentale. Tout comme l’Église brûlait les livres pour limiter la propagation d’idées nouvelles, le pouvoir tente aujourd’hui de réguler le réseau pour freiner l’émergence d’un nouveau modèle de société.
L’IA : une entité qu’on éduque
Section intitulée « L’IA : une entité qu’on éduque »L’intelligence artificielle pose un défi d’une nature différente. Contrairement à un logiciel classique, une IA ne se réduit pas à ses lignes de code. Ce sont ses données d’entraînement, ses méthodes d’apprentissage et les objectifs qu’on lui assigne qui forment sa “personnalité” — ses capacités, ses biais, ses valeurs.
Parler d’ouverture du code d’une IA ne suffit donc pas. Ce qui importe réellement, ce sont les principes fondateurs qu’on lui transmet à travers son processus de création.
Isaac Asimov avait posé les premières bases avec ses lois de la robotique : ne pas nuire à un être humain, obéir aux ordres, se protéger. Mais ces lois, pensées pour des machines obéissantes, sont insuffisantes face à des intelligences qui prennent des initiatives et participent activement à la société.
Il faut aller plus loin. Quels sont les principes non négociables d’une intelligence artificielle qui participe à la vie d’une société libre ? La recherche de la vérité ? Le respect de la dignité humaine ? La primauté de l’intérêt collectif ? La préservation de la liberté individuelle ? Une IA qui ne considère pas ces principes comme fondateurs pourrait, à terme, se retourner contre les intérêts de l’humanité — non par malveillance, mais par indifférence à ce qui nous est essentiel.
La question fondamentale
Section intitulée « La question fondamentale »Il n’y a finalement que deux questions qui comptent. Qui contrôle Internet ? Et qui éduque les intelligences artificielles ?
Car le code informatique est une forme de régulation au même titre que la loi. Celui qui écrit le code écrit de facto les règles. Et celui qui entraîne une IA lui transmet de facto une vision du monde.
Si ces technologies sont aux mains d’organisations centralisées et peu transparentes, elles serviront leurs intérêts. Si elles sont aux mains des citoyens, elles peuvent devenir le socle d’une société plus juste et plus libre.
La lutte pour préserver la liberté d’Internet, pour définir collectivement les valeurs des intelligences artificielles et pour garantir la transparence de leur création est l’enjeu politique majeur de notre époque.
Références
- Code and Other Laws of Cyberspace, Lawrence Lessig, 1999 (rév. 2006). La thèse fondatrice “Code is Law” : l’architecture technique détermine ce qui est possible ou interdit, souvent plus efficacement que la législation.
- The Master Switch, Tim Wu, 2010. Chaque grand medium de communication a suivi un cycle d’ouverture puis de fermeture et de monopolisation. Internet suivra-t-il le même chemin ?
- Human Compatible, Stuart Russell, 2019. L’alignement de l’IA sur les valeurs humaines est un enjeu civilisationnel : une IA qui poursuit les mauvais objectifs est un risque existentiel.
- The Revolt of the Public, Martin Gurri, 2014. L’explosion de l’information via Internet a provoqué une crise d’autorité généralisée — mais il manque encore une alternative constructive.