1.3. Une proposition constructive
La prise de conscience du décalage entre la façade démocratique de nos institutions et la réalité du pouvoir conduira tôt ou tard à une remise en question profonde. Ce n’est qu’une question de temps : le pouvoir ne peut s’exercer qu’en cohérence avec la société.
Il semble pourtant vain de vouloir lutter directement contre le pouvoir en place. Les institutions sont tentaculaires, les vrais leviers de décision échappent largement aux représentants élus, et l’histoire montre que les révolutions violentes produisent rarement les résultats espérés.
Il s’agit plutôt de formuler une proposition positive et constructive. Montrer comment la technologie pourrait être utilisée pour nous libérer plutôt que pour nous asservir. Présenter un modèle de société qui donne le pouvoir à des citoyens souverains et qui encourage la liberté, la justice et l’abondance.
On ne change jamais les choses en combattant la réalité existante. Pour changer quelque chose, il faut construire un nouveau modèle qui rend l’ancien obsolète. Attribué à Buckminster Fuller
C’est cette proposition que nous allons développer dans ce texte : la Démocratie Numérique. Ce texte en est la première étape concrète. Il décrit un modèle de société complet — principes, institutions, économie — avec suffisamment de précision pour passer ensuite à la réalisation.
Car la Démocratie Numérique est, en pratique, une collection d’applications open source — identité numérique, vote, monnaie, intelligence artificielle — qui forment le logiciel complet d’une société moderne. Développées par et pour les citoyens, ces applications implémentent les règles décidées collectivement, protégeant la société de la corruption et des abus de pouvoir.
Ces outils peuvent être construits et déployés à côté du système actuel, sans le confronter. Et cette transition se fera naturellement quand tout sera prêt. L’automobile n’a pas eu besoin de tuer les chevaux !
Au fur et à mesure que ces applications se mettront en place, la Démocratie Numérique va attirer de nouveaux citoyens et croître de façon exponentielle. L’objectif est d’atteindre aussi rapidement que possible une masse critique qui la rendra politiquement difficile à ignorer.
Que pourra faire le système si une majorité de citoyens se prononce de façon publiquement vérifiable pour telle ou telle orientation politique ? Si l’économie de la Démocratie Numérique permet progressivement à ses utilisateurs de se déconnecter du système ?
L’objectif est donc de construire rapidement un ensemble d’outils qui permettront d’initialiser la Démocratie Numérique et de faire prendre conscience que les moyens existent pour prendre notre destin en main. Que cette prise de conscience atteigne suffisamment de monde et une nouvelle ère commencera.
On ne résiste pas à l’invasion des idées. Victor Hugo
Références
- Envisioning Real Utopias, Erik Olin Wright, 2010. Le concept de “transformation interstitielle” : construire des alternatives au sein du système existant, qui finissent par le transformer.
- Exit, Voice, and Loyalty, Albert O. Hirschman, 1970. Face à un système défaillant, on peut protester pour le réformer (“voice”) ou migrer vers une alternative (“exit”). La Démocratie Numérique est une stratégie d’exit.
- Governing the Commons, Elinor Ostrom, 1990. La preuve empirique que des communautés peuvent inventer leurs propres règles de gouvernance, sans privatisation ni contrôle étatique.